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Mamadou
est venu du Sénégal après son bac, en
1981-1982, pour étudier. Il est devenu
professeur et enseigne dans un lycée technique de banlieue.
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Intégrer,
c’est se mélanger
( ?)
C'est quoi
être intégré? Est-ce
qu'intégré ça veut dire quand je suis
dehors, je fais
comme ce que les autres font, et que quand je rentre chez moi, je vis
ma propre
culture? Si c'est ça, être
intégré, oui, je suis
intégré. Je vis ma propre
culture chez moi, je mange avec mes doigts. On met l'assiette par
terre, et
puis bon, on mange dans la même assiette avec tout le monde.
Chez moi, je me
mets en boubou. Quand je sors, quand je vais au resto avec des
collègues je
prends ma fourchette, sachant que cette fourchette-là ne me
convient pas. Et
que je parle correctement et bien le français parce que
c'est un français que
j'ai appris. Si c'est ça, être
intégré, oui. Mais que l'on ne me dise pas, chez
moi, là où je vis, et que je gère moi,
tout seul, que l'on ne me dise pas:
"Un vrai Français doit se comporter comme ça!"
L'intégration, c'est
pour moi quelque chose de très superficiel.
Mais je
peux être intégré, aller au restau,
manger avec les doigts. Si on me demande
d'être intégré, c'est parce qu'on
m'enlève quelque chose de moi.
On ne
trouvera jamais sa place dans cette
société-là. Pourquoi? Parce que si la
personne qui est en face pense toujours que je ne suis pas
intégré, de sa
façon, je ne trouverai jamais ma place dans cette
société. (...) Mais pourquoi
moi, en tant qu'enseignant, il faudrait toujours que je me batte pour
dire que
voilà, je suis compétent? Pourquoi celui qui
travaille chez Renault, chez
Peugeot, dans une grosse boîte est obligé de
bosser comme un fou, parce qu’il
est d'origine étrangère? Pourquoi on me demandera
toujours de fournir 250% de
mes moyens pour arriver à quelque chose? Pourquoi? Parce que
je suis étranger?
Et on veut que j'intègre? De cette
façon-là? Non.
Quand
quelqu'un me fait penser que je suis d'origine
étrangère,
je préfère
ne pas faire attention. Je le
vois tout le temps, dans la rue, quand je sors, quand je vais dans
l'administration, mais par contre, paradoxalement, quand je vais dans
un
endroit et que je dis: "Je suis prof", on me regarde autrement. C'est
quand même extraordinaire, ça. Je suis prof, on me
regarde autrement. "Ah!
Vous êtes prof. Prof de quoi? Prof de maths?" "Non"
"Français?" "Non. Prof de construction
mécanique." "Ah
oui!" Les gens te regardent autrement. On regarde l'étranger
par rapport à
ce qu'il a comme diplôme, ou par rapport à ce
qu'il est. Moi, je pense qu'on
regarde plutôt par rapport à ce qu'il a. On dit
très souvent que les jeunes ne
trouvent pas du boulot parce qu'ils ne sont pas qualifiés.
Mais même s'ils sont
qualifiés, pour trouver du boulot maintenant, pfff!
Moi
je vois
des jeunes qui viennent au lycée en me disant: "Monsieur,
est-ce que vous
ne connaissez pas une entreprise pour me prendre ne serait-ce qu'en
stage?" Mon neveu a réussi un concours d'entrée
dans une école
d'ingénieurs à Cergy. Pour faire sa formation
d'école d'ingénieurs en
alternance, il a commencé la formation. Jusqu'au mois de
décembre, il n'a pas
pu trouver une boîte qui puisse le prendre pour qu'il fasse
cette formation en
alternance-là. Et Dieu sait que des CV il en a
envoyés! On peut se poser des
questions. Mais bon! Après tout on va pas se limiter
à ça! Ils ne l'ont pas
pris, tant pis. On va chercher une autre voie.
Mais qu'on
ne nous dise pas: (...) "Ils ne sont pas
intégrés!" Non, non, non.
C'est faux ça, c'est de la malhonnêteté
intellectuelle, ça! Non. Bien sûr qu'on
est pas intégrés! Y a pas un seul ministre black!
Y a pas un seul député black!
Y en a, mais on les compte du bout des doigts. Au Sénat,
peut-être qu'il y en
a, là aussi un ou deux. Dans certaines entreprises, les
cadres, y a pas de
Black! L'intégration n'a pas été
très bien réussie en France! Dans le
système
anglo-saxon, peut-être, mais en France, non! (...) Quand
j'étais au lycée, tous
mes profs étaient des Français, sauf un, sauf mon
prof de français qui était
Sénégalais. (...) Intégration en
France, il faudrait que le Français se pose
lui-même des questions sur la manière dont il voit
l'étranger. Tu ne peux
comprendre quelqu'un, discuter avec cette personne-là,
savoir, connaître
comment il fonctionne…si tu ne connais pas du tout ne
serait-ce que sa culture.
Moi
je suis
d'origine africaine, je suis musulman dans ma confession religieuse.
Quand je
vois comment des Maghrébins ou certains Français
musulmans fonctionnent, celui-là,
je peux lui parler parce que je sais comment
il fonctionne, culturellement, je sais comment il est. Je peux mettre
en place
un petit dialogue. Ah oui, tu es musulman, on peut discuter. Mais si
d'emblée
je ne sais pas comment il fonctionne culturellement, ça peut
poser problème au
niveau de la discussion. Le Français, quand tu lui parles de
Victor Hugo, il va
t'écouter, quand tu lui parles de Molière, il va
t'écouter, quand tu lui parles
de Charlemagne, quand tu lui parles d'Henri IV, il va
t'écouter…"Ah! Lui,
il connaît ma culture! Lui, il est intelligent, lui, il est
intégré!"
Parce que je connais sa culture! Et lui, est-ce qu'il
s'intègre d'abord? Est-ce
qu'il connaît l'histoire africaine? La colonisation, est-ce
qu'il sait? On dit
tout simplement: "On est partis là-bas pour les civiliser."
C'est
très
simple. Je suis intégré parce que je parle
correctement le français. Est-ce que
je suis capable de te comprendre? La langue de Molière, la
langue de Victor
Hugo me permet de communiquer et de te faire comprendre ma
pensée. Tu es
capable de comprendre ma pensée, la manière dont
je fonctionne. Et je suis
capable de te comprendre. On peut vivre tranquillement en symbiose. Si
tu
cherches autre chose, c'est pas le mot intégration qu'il
faut utiliser dans ce
cas-là. Il faut utiliser un autre mot. Toute personne qui
vit dans ce pays-là,
qui à un moment donné ou à un autre,
trouve du boulot, parce qu'il n'y a pas de
sot métier, qui gagne correctement sa vie, qui est capable
de se faire
comprendre, qui comprend les autres, dans la langue
française, tout simplement,
il est intégré. Mais moi, je dis, aujourd'hui, je
me sens beaucoup plus intégré
que le Français qui est né Français,
oui qui porte le nom de Durand, ou de
Pierre, ou de Jean. Pourquoi? Parce que moi, j'ai appris le
français, j'ai
appris la culture française. La littérature
française, on me l'a apprise. Y a
deux choses: on m'a appris la littérature
française, on m'a appris la
littérature africaine.
Et je
connais mieux la littérature africaine que le
Français qui est né là. Et j'ai
appris sa langue. Est-ce que parler français tout
simplement, ça
veut dire que je maîtrise bien
cette langue française-là? Je la parle
correctement. Je suis prof en banlieue,
je sais comment ça se passe. Je corrige souvent des copies,
hein. Je suis
intégré, tout simplement, point-barre. Je connais
mieux ta culture, tu connais
la mienne. Je ne pense pas que le "véritable
Français", entre
guillemets, je ne crois pas qu'il connaisse mieux ma culture. Il ne la
connaît
pas, c'est pour ça qu'il pense toujours que je ne suis pas
intégré. Ceux qui
disent ça, quand ils viennent au pays, ils ne se
mélangent pas avec nous.
Intégrer c'est se mélanger. (...)
Intégré, il fait comme nous.
Mais
ceux-là, eux, les Français qui sont les
assistants techniques, les coopérants,
ils habitent pas dans les quartiers populaires, ils habitent pas dans
les
cités, ils ont des immatriculations qui leur sont propres,
à leurs voitures,
ils habitent dans des quartiers résidentiels. Eux, ils ont
pas intégré chez
nous, et ils veulent qu'on s'intègre ici, c'est quoi
l'intégration? Il faut
qu'ils arrêtent un peu. Qu'ils nous disent tout simplement:
Ben, voilà, vous,
vous êtes les étrangers, vous restez comme vous
êtes, très bien. A un moment
donné, il faut dire les choses calmement, sauf que bon, on
dit très souvent
qu'on est dans un pays de droit et d'égalité,
voilà! (...)
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