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Mamadou est professeur en lycée technique, venu du Sénégal après le bac Hubert est musicien professionnel, né à Sarcelles en 1970. François Serre a dirigé une laiterie à Villiers-le-Bel de 1947 à 1956.
 

Mamadou est venu du Sénégal après son bac, en 1981-1982, pour étudier. Il est devenu professeur et enseigne dans un lycée technique de banlieue.




Intégrer, c’est se mélanger ( ?)


C'est quoi être intégré? Est-ce qu'intégré ça veut dire quand je suis dehors, je fais comme ce que les autres font, et que quand je rentre chez moi, je vis ma propre culture? Si c'est ça, être intégré, oui, je suis intégré. Je vis ma propre culture chez moi, je mange avec mes doigts. On met l'assiette par terre, et puis bon, on mange dans la même assiette avec tout le monde. Chez moi, je me mets en boubou. Quand je sors, quand je vais au resto avec des collègues je prends ma fourchette, sachant que cette fourchette-là ne me convient pas. Et que je parle correctement et bien le français parce que c'est un français que j'ai appris. Si c'est ça, être intégré, oui. Mais que l'on ne me dise pas, chez moi, là où je vis, et que je gère moi, tout seul, que l'on ne me dise pas: "Un vrai Français doit se comporter comme ça!" L'intégration, c'est pour moi quelque chose de très superficiel.

Mais je peux être intégré, aller au restau, manger avec les doigts. Si on me demande d'être intégré, c'est parce qu'on m'enlève quelque chose de moi.

 

On ne trouvera jamais sa place dans cette société-là. Pourquoi? Parce que si la personne qui est en face pense toujours que je ne suis pas intégré, de sa façon, je ne trouverai jamais ma place dans cette société. (...) Mais pourquoi moi, en tant qu'enseignant, il faudrait toujours que je me batte pour dire que voilà, je suis compétent? Pourquoi celui qui travaille chez Renault, chez Peugeot, dans une grosse boîte est obligé de bosser comme un fou, parce qu’il est d'origine étrangère? Pourquoi on me demandera toujours de fournir 250% de mes moyens pour arriver à quelque chose? Pourquoi? Parce que je suis étranger? Et on veut que j'intègre? De cette façon-là? Non.

 

Quand quelqu'un me fait penser que je suis d'origine étrangère, je préfère ne pas faire attention. Je le vois tout le temps, dans la rue, quand je sors, quand je vais dans l'administration, mais par contre, paradoxalement, quand je vais dans un endroit et que je dis: "Je suis prof", on me regarde autrement. C'est quand même extraordinaire, ça. Je suis prof, on me regarde autrement. "Ah! Vous êtes prof. Prof de quoi? Prof de maths?" "Non" "Français?" "Non. Prof de construction mécanique." "Ah oui!" Les gens te regardent autrement. On regarde l'étranger par rapport à ce qu'il a comme diplôme, ou par rapport à ce qu'il est. Moi, je pense qu'on regarde plutôt par rapport à ce qu'il a. On dit très souvent que les jeunes ne trouvent pas du boulot parce qu'ils ne sont pas qualifiés. Mais même s'ils sont qualifiés, pour trouver du boulot maintenant, pfff!

Moi je vois des jeunes qui viennent au lycée en me disant: "Monsieur, est-ce que vous ne connaissez pas une entreprise pour me prendre ne serait-ce qu'en stage?" Mon neveu a réussi un concours d'entrée dans une école d'ingénieurs à Cergy. Pour faire sa formation d'école d'ingénieurs en alternance, il a commencé la formation. Jusqu'au mois de décembre, il n'a pas pu trouver une boîte qui puisse le prendre pour qu'il fasse cette formation en alternance-là. Et Dieu sait que des CV il en a envoyés! On peut se poser des questions. Mais bon! Après tout on va pas se limiter à ça! Ils ne l'ont pas pris, tant pis. On va chercher une autre voie.

Mais qu'on ne nous dise pas: (...) "Ils ne sont pas intégrés!" Non, non, non. C'est faux ça, c'est de la malhonnêteté intellectuelle, ça! Non. Bien sûr qu'on est pas intégrés! Y a pas un seul ministre black! Y a pas un seul député black! Y en a, mais on les compte du bout des doigts. Au Sénat, peut-être qu'il y en a, là aussi un ou deux. Dans certaines entreprises, les cadres, y a pas de Black! L'intégration n'a pas été très bien réussie en France! Dans le système anglo-saxon, peut-être, mais en France, non! (...) Quand j'étais au lycée, tous mes profs étaient des Français, sauf un, sauf mon prof de français qui était Sénégalais. (...) Intégration en France, il faudrait que le Français se pose lui-même des questions sur la manière dont il voit l'étranger. Tu ne peux comprendre quelqu'un, discuter avec cette personne-là, savoir, connaître comment il fonctionne…si tu ne connais pas du tout ne serait-ce que sa culture.

Moi je suis d'origine africaine, je suis musulman dans ma confession religieuse. Quand je vois comment des Maghrébins ou certains Français musulmans fonctionnent, celui-là,  je peux lui parler parce que je sais comment il fonctionne, culturellement, je sais comment il est. Je peux mettre en place un petit dialogue. Ah oui, tu es musulman, on peut discuter. Mais si d'emblée je ne sais pas comment il fonctionne culturellement, ça peut poser problème au niveau de la discussion. Le Français, quand tu lui parles de Victor Hugo, il va t'écouter, quand tu lui parles de Molière, il va t'écouter, quand tu lui parles de Charlemagne, quand tu lui parles d'Henri IV, il va t'écouter…"Ah! Lui, il connaît ma culture! Lui, il est intelligent, lui, il est intégré!" Parce que je connais sa culture! Et lui, est-ce qu'il s'intègre d'abord? Est-ce qu'il connaît l'histoire africaine? La colonisation, est-ce qu'il sait? On dit tout simplement: "On est partis là-bas pour les civiliser."

C'est très simple. Je suis intégré parce que je parle correctement le français. Est-ce que je suis capable de te comprendre? La langue de Molière, la langue de Victor Hugo me permet de communiquer et de te faire comprendre ma pensée. Tu es capable de comprendre ma pensée, la manière dont je fonctionne. Et je suis capable de te comprendre. On peut vivre tranquillement en symbiose. Si tu cherches autre chose, c'est pas le mot intégration qu'il faut utiliser dans ce cas-là. Il faut utiliser un autre mot. Toute personne qui vit dans ce pays-là, qui à un moment donné ou à un autre, trouve du boulot, parce qu'il n'y a pas de sot métier, qui gagne correctement sa vie, qui est capable de se faire comprendre, qui comprend les autres, dans la langue française, tout simplement, il est intégré. Mais moi, je dis, aujourd'hui, je me sens beaucoup plus intégré que le Français qui est né Français, oui qui porte le nom de Durand, ou de Pierre, ou de Jean. Pourquoi? Parce que moi, j'ai appris le français, j'ai appris la culture française. La littérature française, on me l'a apprise. Y a deux choses: on m'a appris la littérature française, on m'a appris la littérature africaine.

Et je connais mieux la littérature africaine que le Français qui est né là. Et j'ai appris sa langue. Est-ce que parler français tout simplement, ça veut dire que je maîtrise bien cette langue française-là? Je la parle correctement. Je suis prof en banlieue, je sais comment ça se passe. Je corrige souvent des copies, hein. Je suis intégré, tout simplement, point-barre. Je connais mieux ta culture, tu connais la mienne. Je ne pense pas que le "véritable Français", entre guillemets, je ne crois pas qu'il connaisse mieux ma culture. Il ne la connaît pas, c'est pour ça qu'il pense toujours que je ne suis pas intégré. Ceux qui disent ça, quand ils viennent au pays, ils ne se mélangent pas avec nous. Intégrer c'est se mélanger. (...) Intégré, il fait comme nous.

Mais ceux-là, eux, les Français qui sont les assistants techniques, les coopérants, ils habitent pas dans les quartiers populaires, ils habitent pas dans les cités, ils ont des immatriculations qui leur sont propres, à leurs voitures, ils habitent dans des quartiers résidentiels. Eux, ils ont pas intégré chez nous, et ils veulent qu'on s'intègre ici, c'est quoi l'intégration? Il faut qu'ils arrêtent un peu. Qu'ils nous disent tout simplement: Ben, voilà, vous, vous êtes les étrangers, vous restez comme vous êtes, très bien. A un moment donné, il faut dire les choses calmement, sauf que bon, on dit très souvent qu'on est dans un pays de droit et d'égalité, voilà! (...)