MÉMOIRES PLURIELLES

À la différence des autres puissances coloniales européennes, la France issue de la Révolution s'est affirmée dans une perspective "utopique" de création d'une nouvelle société.

 

Elle apportait la liberté et le développement aux peuples qu'elle "libérait". Dans la foulée de la phase révolutionnaire, la France construisit un sentiment de supériorité en matière de civilisation. Cette perception d'elle-même, ainsi que l'influence de la théorie de l'évolution appliquée aux sociétés humaines et l'invention du concept de "race", l'amena à développer l'idée d'un devoir à civiliser, d'un droit légitime à imposer ses valeurs vécues comme supérieures aux peuples perçus comme inférieurs.

 

Dans les années 1930, la France s'exalte dans la contemplation de son Empire, l'Histoire enseignée à l'École diffuse une vision idéalisée justifiant la colonisation. Tous les métropolitains vont intégrer l'idéologie coloniale sans jamais mettre les pieds aux Colonies, pour 99% d'entre eux, et en ne percevant ses habitants qu'au travers d'une imagerie de propagande et les stéréotypes d'un exotisme qui, en assimilant "l'indigène" à un élément du décor, lui enlève son humanité en le rapprochant de la sauvagerie.

 

Après les décolonisations, l'épisode colonial a été quasiment gommé de nos manuels scolaires mais les stéréotypes et les imaginaires créés sont toujours actifs. Ils influencent le regard que nous portons sur les français originaires des territoires anciennement colonisés. Pour ces français "issus de l'immigration", cette histoire, transmise par les parents, fait partie de leur identité comme elle fait partie de notre histoire commune.

 

Les décolonisations ont marqué un tournant politique mais pas une fin, car il reste à décoloniser les esprits. L'histoire coloniale se prolonge aujourd'hui avec le débat sur l'intégration. L'enjeu présent est d'imposer la reconnaissance de ces "mémoires plurielles" qui traversent la société française. Le but à poursuivre est d'inventer une "mémoire commune" où chacun puisse trouver sa juste place.

Dominique RENAUX – 2002

 

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